Tu as mis le réveil pour six heures. Les bruits de la rue te réveillent bien avant et te parviennent crescendo par la fenêtre laissée ouverte, montant avec la lumière du petit matin : coqs au chant fier, enfants babillants qu’on emmène à l’école, vendeuses piaillantes qui vont au marché, ménagères déjà à l’œuvre entre balai chuintant et marmites sonnantes, conducteurs de tuk tuk et de motodop interpellant leurs premiers clients après la nuit passée dans un hamac tendu entre leur véhicule et un poteau quelconque. Tu te lèves, déjà en nage, et replies le duvet que tu enfournes au sommet de ton sac de randonnée – 70 litres, multi-poches, sangles à gogo, frotté de poussière rouge et de gazoil -, fait la veille au soir pour la 85e fois depuis ton départ. Malgré cette habitude tu n’arrives toujours pas à l’organiser correctement et il ressemble a un gros boudin gris boursouflé. Pas grave. Tu te passes un peu d’eau sur la figure et enfile des habits frais : même sales et usés par la fatigue du voyage, c’est l’impression qu’ils te donnent après ceux, moites de sueur nocturne, que tu retires et plies serré-serré près du duvet. Tu cales ton sac sur ton dos dans un geste habituel. Clic, disent les fermetures de plastique noir que tu ajustes à ta taille et à ta poitrine. Clac, dit la porte de la chambre que tu refermes.

Tu te retrouves dans une rue dorée de poussière et déjà en pleine ébullition, le visage un peu fripé, mais tu sais que c’est la bonne heure : bientôt il fera trop chaud. Tu te dis une fois de plus que tu te devrais essayer de te lever à cette heure-là tous les jours et pas seulement ceux où tu dois prendre un bus (assez souvent, en fait). Tu évites quelques motodop un peu trop pressants, puis en choisis un un peu au hasard mais qui moins ne t’a pas harcelée dès ton premier pas dehors. Tu tentes de lui expliquer clairement où tu vas dans un mélange d’anglais et khmer petit nègre et de fixer le prix de la course à l’avance : ça prend environ une minute et demie. Tu enfourches l’arrière du scooter qui ne proteste même pas, c’est qu’il en voit d’autres : tiens l’autre jour il a même transporté deux personnes, quatre poules et une machine à laver en même temps, c’est pas une farang et son sac à dos trop lourd qui vont lui faire peur. Tu cales tes fesses sur le cuir synthétique noir, tes chevilles évitent soigneusement le contact du pot d’échappement et tes mains agrippent le porte-bagage en ferraille.

C’est parti ! Semblant jouer avec la lumière crue du matin, le chauffeur agile et précis se faufile entre tuk tuk colorés, voitures brillantes, stands de nourriture ambulants dégageant des effluves de friture, scooters pétaradant, piétons et obstacles divers. Tu as depuis longtemps cessé de t’inquiéter de l’ interprétation du code de la route des deux-roues du coin et vous roulez ainsi successivement au beau milieu d’une large avenue, puis vous pénétrez en sens interdit sur un boulevard encombré de véhicules multicolores, coupez par quelques ruelles sombres, étroites et surpeuplées où tu frôles du pied les silhouettes de mangeurs de soupe de nouilles matinale accroupis devant de petits étals fumants, pour finir par une rue toujours en sens interdit dans laquelle vous zigzaguez parmi un flot de circulation venant en sens inverse. De temps en temps tu montres approximativement ta direction du doigt, tentant ainsi de montrer au chauffeur que tu connais ta route et qu’il ne va pas falloir te balader à l’opposé. Il te dépose enfin à côté de la station de bus, essaye encore d’augmenter le prix négocié dix minutes plus tôt mais tu ne lâches pas prise et récupère ta monnaie en souriant fermement, billet par billet. Tu remercies avec le sourire encore, awkun tchiran, li yaï (« merci beaucoup, au revoir ! ») !

Te voilà redevenue piétonne. Tu évites, toujours en souriant, tous ceux qui veulent absolument te vendre un billet pour une autre compagnie, te prendre sur leur tuk tuk ou leur moto pour te faire faire 20 mètres ou te vendre un journal aux caractères dansants que tu ne sauras pas lire et tu te diriges vers le guichet. Tu essayes de ne pas trop te faire passer devant en marquant discrètement mais clairement ta désapprobation face aux resquilleurs de tout poil. Tu as pris soin de vérifier le prix en déchiffrant les panneaux d’affichage et en regardant ce que les passagers précédents paient, et as préparé la somme la plus proche possible en petites coupures. Billet enfin en poche, assise sur ton sac, tu n’as plus qu’à attendre que ton bus arrive et t’imprégner de l’ambiance de la gare routière. Hauts parleurs grésillants annonçant les départs, porteurs halntants s’agitant dans tous les sens au bout de diables surchargés de cartons et de colis, foule fourmillante se déplaçant par vagues, arrivées et départs des motodop et des tuk tuk déversant leur flot de passagers nerveux au milieu de la gare et harcelant les nouveaux arrivants déboussolés, vendeurs de pain et de nouilles assiégeant les portes des bus, chef d’orchestre à mégaphone essayant d’organiser le ballet, klaxons des chauffeurs sur le départ appelant les retardataires. Quand tu crois avoir repéré ton bus, tu vas vérifier auprès du chauffeur ou du chargé des soutes : si tu as gagné, tu n’as plus qu’à leur confier ton gros sac qu’ils feront disparaître dans le ventre du bus, mettre à ta place soigneusement numérotée -attention à ne pas te tromper de siège- un objet signalant ta présence et partir te chercher un petit déjeuner en attendant. Celui-ci dépendra de la gare et de la région : beignets craquants tout juste sortis de leur friture, nouilles de riz consignées dans une barquette de polystyrène blanc serrée par un élastique vert, fruits frais aux couleurs vives, pain sec, riz gluant et haricots rouges cuits dans un tube de bambou, vrai café laotien servi avec du lait concentré sucré et un verre de thé à boire juste après. Tu sais que les voyages sont à rallonge ici et que si tu n’as certes que 300 kilomètres à faire, tu es bonne pour sept heures de bus au minimum avec une seule halte au milieu, dans des gargotes associés aux compagnies de bus et aux tarifs prohibitifs. Mieux vaut s’assurer qu’on part le ventre plein.

Départ – selon la compagnie, il peut se faire avec une amplitude d’un quart d’heure à une heure et demie de retard. Pas grave, tu es habituée, tu supporteras stoïquement. Tu supporteras stoïquement aussi les clips de karaoké mielleux et niais pendant tout le trajet – volume à fond et repris en chœur par ta voisine enthousiaste -, ainsi que pourquoi pas un film d’action chinois des années 80, doublé en khmer par des acteurs pas vraiment professionnels, et que les passagers du bus apprécient à en juger leurs éclats de rire stridents. Tu supporteras stoïquement aussi que ta voisine place entre vous deux sa fille (les enfants ne paient pas mais en sont quittes pour voyager entassés avec les parents et leurs voisins sur les mêmes sièges) et son sac à main. Tu supporteras la clim en panne qui te goutte dessus ou qui, bien réglée, te glace jusqu’aux os. Tu supporteras les cahots, les sonneries de portable retentissant à toute heure du jour ou de la nuit et les gens qui y répondent d’une voix criarde, les arrêts inexpliqués et prolongés au milieu de nulle part, les passagers que l’on prend ou dépose à la demande un peu partout, les klaxons hurleurs qui te réveille en sursaut. Tu supporteras. Quoi faire d’autre ?

A l’arrivée tu évites une fois de plus l’assaut des conducteurs de motodop et de tuk tuk qui se sont rués vers le bus dès qu’ils l’ont vu arriver. Le temps de récupérer ton sac chaque jour un peu plus râpé et tu t’éloignes en vitesse même si tu ne sais pas trop où tu vas : l’important c’est de sortir de ce nœud grouillant. Tu marches plan de la ville en tête (tu l’as mémorisé dans le bus pour te donner un air très sûr de toi à l’arrivée) en disant non tous les 20 mètres au refrain habituel : « tuk-tuk, lady ? Hello lady, motorbike » ? Si tu dois aller loin et prendre un motodop, là c’est toujours un peu risqué car tu ne sais jamais bien s’il va t emmener où tu veux, mais bon, on verra. Allez, hop. Tu finis par arriver à la guest house pas trop chère que tu as repérée dans ton Lonely Planet, ou alors dans la première qui t’ait annoncé un prix qui colle à ton tout petit budget. Tu visites vaguement la chambre en vérifiant la moustiquaire et en demandant où sont les douches et les toilettes – une pièce carrelée, un robinet, un trou dans le sol- , dis OK OK it’s good, I take it, et pose ton barda le dos auréolé de sueur. Tu signes le registre – nom, prénom, nationalité, profession, n° de passeport et de visa, date d’entrée dans le pays, n° de la chambre, une routine qui t’est vite devenue familière – et revenue dans ta chambre ou ton dortoir, tu commences par prendre une douche salvatrice et changer de frusques. Puis c’est l’heure à laquelle ton ventre se réveille bruyamment : les nouilles de ce matin sont digérées depuis longtemps et il est temps d’aller faire un tour au marché du coin, ta cantine officielle.

Comme il est déjà trois heures de l’après-midi tu sais que ca va être juste, c’est l’heure à laquelle ils commencent à fermer. Mais tu l’ as repéré aussi sur le plan et tu as choisi comme toujours une guest house pas loin afin de t’économiser des heures de marche pour un bol de riz. Et puis tu commences à bien connaître les plats et leurs prix, tu ne te fais plus avoir même si tu es la seule cliente ou presque à cette heure-là. Ça les fait rire, les petites cuisinières, de te voir toi la farang, t’asseoir sur leurs petits tabourets de plastique bleus et rouges, te faire confirmer le prix en khmer (Pi boân ? Deux mille ?) et manger coude à coude avec leurs habitués. Tu avales une assiette de soupe de nouilles en vitesse, te sers une tasse de thé dans la glacière crasseuse posée sur un coin de la table en faisant fi des conseils dispensés par tous les guides de voyage, et tu rentres : le soleil cogne, les rues sont désertes, c’est pas l’heure à laisser une farang dehors sous peine de lyophilisation. Une petite sieste s’impose afin de récupérer un peu, tu as à peine le temps de noter quelques impressions dans un carnet avant de sombrer, assommée de chaleur et de fatigue.

A ton réveil c’est presque déjà la tombée de la nuit, les marchés sont fermés mais tu as vite fait de trouver aussi de quoi manger. Le stand avec ses néons blancs et ses chaises en plastique devant des tables de fer pliantes où sont disposées sauces, pots de baguettes de bois et cuillères métalliques, c’est une soupe de nouilles sur le coin d’un trottoir. La haute vitrine de verre montée sur une charrette posée sous le lampadaire orangé d’un carrefour, c’est la vendeuse de sandwichs. La baraque de bois et son bataillon de marmites éclairés au néon, tables bancales et terre battue sous un toit de tôle avec une télé en sourdine, c’est une cantine où tu pourras choisir l’accompagnement de ton riz en soulevant les couvercles des marmites d’un air circonspect. Si tu as de la chance il y aura même un comptoir qui servira ces desserts khmers que tu adores, de petites pâtisseries blanches, jaunes ou rouges à base de riz, de haricots et d’œuf disposées derrière une vitrine où s’alignent de grandes gamelles en alu impeccablement remplies. Une table étroite recouverte de toile cirée à fleurs pimpantes et une rangée de tabourets sont disposés devant. Un bol et sa cuillère plate, quelques pâtisseries pointées du doigt, une louche de lait de coco, une de jus de palme, glace pilée et lait concentré sucré : du sucre dans la bouche et le cœur… Ici on ne flemmasse pas à table : tout est déjà cuit, servi dans la seconde et avalé dans la minute. Ainsi soit-il, tu te plies au rythme local et au dessus de ton bol tu fais jouer tes baguettes avec dextérité, y enroulant de longues nouilles et les aspirant nonchalamment, rajoutant une giclée de sauce rouge pimentée ou de sauce soja brune, croquant les pousses de soja et gobant les quartiers de tomate ramollis trempant dans le bouillon épicé. Tu penses avec nostalgie à ta cuisine, à sa grande table familiale et aux longs repas que tu fais chez toi, entourée d’amis et pendant lesquels on prend le temps de manger et de parler de nourriture – à la française. Il est sept heures et demie, la soirée commence tout juste à certains endroits du monde mais ici elle est presque finie. Quelques rares scooters vrombissent encore. Dans la pénombre trouée de quelques taches de lumière frémissantes, tu rentres tranquillement à pied bouquiner un peu sous ta moustiquaire. Il fait enfin un peu plus frais.

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Ce texte a été publié en auto-édition, ainsi que par le site Libération Voyages.
© Violette Gentilleau 2011