D’ abord il y a la recherche. Ca commence par une question, un mot : Internet, prononcé à la mode locale ( iiiintelllnet ? eunterwnet ? ineternette ? ) que l’on suit d’un point d’ interrogation en forme de haussement de sourcils et de paumes tendues vers le ciel. Parfois on a la chance de tomber sur un connaisseur ou un anglophone, mais parfois le mot lui-même est abstrait et d’autres paumes tendues répondent aux nôtres : hein ? Quoi ? Interquoi ? Comprends pas… Il n’y a plus qu’à chercher quelqu’un de plus susceptible de vous renseigner : peut-être l’apprenti de cette échoppe de réparation de scooters ? Peut-être cette jeune lycéenne ? Peut-être cet épicier débonnaire ? Tantôt ca fonctionne, tantôt pas. On en est quitte pour suivre la bonne âme qui vous emmène chez son voisin à trois rues de là, peut être pour vous renseigner, peut-être pour le plaisir de ramener un étranger chez un ami, ou pour continuer à chercher sur les façades et les enseignes le fameux @ qui trompe rarement.

Il y a aussi des endroits stratégiques pour trouver les cyber cafés, un petit quelque chose qui les pousse à se nicher dans des arrières cours, des ruelles poussiéreuses et défoncées perpendiculaires aux grandes avenues, derrière des façades lépreuses percées d’une petite porte vitrée et crasseuse sur laquelle une affichette jaunie achève de se décoller. Pas la peine de les chercher dans le grondement des grandes artères ou le long des trottoirs surpeuplés : un cyber café, ca se mérite. Une fois qu’on a dejoué quelques pièges : enseignes obsolètes (tiens, une menuiserie), vitrines affichant des ordinateurs en plein désossage (sans doute de généreux dons occidentaux), salles de jeu sans connexion (et leur lot de pré-ados survoltés), une fois qu’on a trouvé… Encore faut il qu’ Internet fonctionne. Je me souviens d’avoir fait au Sénégal deux trajets infructueux : la connexion la plus proche se trouvait à 40 km du village où je résidais et ces deux fois-là était coupée. Pas de chance. Restait à revenir quelques jours plus tard dans l’espoir que par magie, elle soit revenue (au deuxième essai, la station service était elle aussi à sec et j’ai pu rentrer in extremis).

Une fois que l’on est victorieux, il faut toutefois faire attention au choc. Internet, nous avons tendance à l’oublier, c’est magique, avec tout ce que ce mot peut comporter de positif comme de négatif. Internet nous maraboute en une minute, Internet c’est une bulle, c’est une autre réalité qui nous enveloppe le temps d’une heure ou deux. Devant ces petits bouts de métal et de plastique, assis dans une salle de Bamako, Istanbul, Phnom Phen ou Mostar, on se joue des fuseaux horaires et des distances. Pas besoin de visa ni de passeport, on joue à saute-frontière sans complexes, sans fatigue, sans difficulté. Internet nous avale, nous absorbe… Le temps d’un mail on oublie ces moutons égorgés qui vous hèleront à la boucherie à droite en sortant, ce vent sec qui vous couronnera de rouge, ces rues poussiéreuses qui seront sombres à votre retour. On oublie…

Et pourtant. Pourtant c’est là que la poésie opère vraiment… A chaque endroit le décor change, à chaque endroit c’est un peu de l’essence du pays qui vous pénètre… Je me souviens avoir bu de la bière Sarajevsko dans de grands verres évasés à l’étage d’un immeuble du centre ville de Sarajevo, et en être ressortie un peu saoûle dans une fin d’apres midi dorée. M’ être débattue à Istanbul avec l’alphabet turc dans un sous-sol tenu par une jeune fille entièrement voilée de noir et qui écoutait du Metallica à plein volume, pétrie de concentration. Avoir partagé dans la moiteur étouffante d’une après-midi sénégalaise un thiéboudiane tiède (plat de riz et poisson) sur la tour d’un PC hors d’âge avec le propriétaire des lieux. Je me souviens avoir subi des nuées d’enfants hystériques addicts aux jeux vidéos dans des rez-de-chaussée thaïlandais carrelés de blanc, climatisés et impeccables, devant lesquels s’alignaient des dizaines de paires de tongs. Au nord Laos, à dix kilomètres des frontières birmanes et chinoises, des poules blanches caquetaient entre mes pieds, entrant et sortant le plus naturellement du monde dans une pièce aux murs de ciment sale où je tentais de comprendre le fonctionnement de Windows en chinois. Un soir pluvieux où je sortais d’un hammam marocain abrutie de vapeur et d’eau chaude, j’ai observé depuis une grande baie vitrée la nuit assombrir la ville et écouté l’appel à la prière du soir. Je me souviens m’être longuement imprégnée du ballet des rues du monde par delà les devantures grandes ouvertes…

Devant moi aujourd’hui, le marché de Kratie – Cambodge : la fin d’après midi tombe doucement sur un ciel lourd, les magasins réouvrent, la vie reprend après la chaleur du milieu de journée. Face à moi, une venelle dans laquelle il faut se faufiler au milieu des étalages surchargés, couverte de bâches et de tôles, mène au coeur du marché couvert. A sa droite, un étalage de fruits où se côtoient fruits du dragon rose vif, grappes de longanes brun mat, rambutans rouges et durians verts, disposés dans des plateaux de bambou tressé installés en hauteur sur des caisses de plastique bancales et des tabourets de bois patinés. A sa gauche, un stand de bazar si courant ici et où l’on peut se procurer en vrac : casquettes dernier cri, savates en plastique made in China, poubelles en inox, lampes de poche, paquets de cigarettes, CD de clips de karaoké ou cartables fluo. Un magasin de portables hi tech. Le stand ambulant d’un horloger. Des sacs de riz empilés sous un abri de tôle. Un pick-up dévale la rue avec à l’arrière un autel de bois rouge et doré maintenu par 3 adolescents. Des enfants en uniforme scolaire font la course sur leurs vélos colorés en soulevant des volutes de poussière orange.

Tous ces petits fragments de vie, ces pièces aux murs verts ou bleus, au carrelage sur lequel on est pieds nus, dans lesquels on se retrouve entouré de posters de la Mecque, du calendrier Pirelli ou de portraits de moines surmontés d’un autel où un Buddha est entouré de guirlandes clignotantes, avec dans les oreilles des conversations sur Skype en arabe, les cris des enfants, la pop criarde du coin ou le silence d’une rue écrasée de soleil où passe un tracteur solitaire, je m’en rappelle finalement bien mieux que de ce que j’ai dit, lu ou écrit ce jour-là dans mon jeu de saute-frontière. Et pour rien au monde je ne les échangerais contre un I-Phone et le wi-fi gratuit d’un hôtel.

…………………………………………………………………………………………………………………..

Ce texte a été publié en auto-édition, ainsi que par la revue Bouts du Monde et le site Libération Voyages.

© Violette Gentilleau 2011