Partir

Toulouse, Paris, Bangkok. Novembre. Sur le porte-bagages métallique du train reposait mon sac à dos noir, déjà frotté de poussières européano-africaines et qui s’en allait tenter celles d’Asie. J’avais tenté de le faire modeste mais il était encore trop gros et d’ici quelques semaines je m’en renverrais une partie depuis le nord de la Thaïlande. 1er étage: carnets de dessin neufs. Encres et crayons. Livres soigneusement sélectionnées. 2e étage : une trousse à pharmacie aussi garnie -souvenirs africains- que les sandwichs à l’omelette que m’ avaient confectionné les copains pour la route. 3e étage : quelques rares vêtements; je portais sur moi les plus chauds. Des quais de gares crûement éclairés passaient au ralenti, noyés sous le moelleux de la neige qui tombait de plus en plus fort. Les paysages jouaient au noir et blanc, clairs-obscurs découpés comme des dessins de carte à gratter. Impression très nette d’irréel. Je passai la une nuit dans un salon parisien duquel j’étais déjà loin, me levai très tôt et sortis toujours sous la neige prendre le métro. Correspondance. RER. Douleur sourde des regards et des corps collés les uns aux autres dans ces heures où chacun aimerait être ailleurs que dans ces wagons hurlants et tressaillants. Justement, j’y allais, ailleurs : dans les vitres noires, mon reflet en forme de backpackeuse*…

Suivre le flot de voyageurs, numéros de halls, comptoirs, tapis roulants, salles d’attentes, baies vitrées, sièges encastrés, décollages, films, plateaux-repas, atterissages, bagages cabine, cartes d’embarquement, hello, places numérotées, chariots roulants, lumières, débarquements. Baptême. J’avais toujours voyagé par la route, je ne comprenais plus toutes ces journées qui s’imbriquaient en une seule, je m’ embrouillais les fuseaux horaires et l’affichage numérique de l’aéroport d’Abu Dhabi par lequel je transitai acheva de me projeter dans un monde flottant. Dormir, se réveiller, bouche sèche, cheveux emmêlés, bourdonnement des moteurs dans les oreilles, yeux hagards, pas vacillants suspendus dans le vide.

Je brûlais de descendre et de retrouver ces pays que j’avais déjà traversés à l’échelle des fourmis que j’apercevais maintenant. A mes oreilles résonnaient le pas des chevaux roumains à pompons rouges accrochés aux oreilles, les sommets sucrés de blanc du Caucase me faisaient de l’oeil, les lumières clignotantes des villages qui s’allumaient appellaient un çay à boire pieds nus sur un tapis en décortiquant des noisettes au coin du poêle. Imperturbables, nous continuions de voler à mille kilomètre heure. La promesse de tous ces pays que nous effleurions à peine du bout de l’aile me bouleversait… Où était le siège éjectable ? Comment pouvais-je aller quelque part sans savoir ce qu’il y avait entre moi et cet ailleurs ? Qui étais-je pour me permettre cette ellipse ? De longues étendues sombres trouées de quelques rares points oranges : l’Irak. Les écrans de navigation indiquaient Bagdad. Je survolais un pays en guerre quand je partais en voyage. Dérisoire. Illusoire.

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Dehors la promesse du jour était douce dans la lumière de ces sept heures du matin. Assise sur le bord du matelas à même le sol, des images cognaient contre mes tympans avec violence. Je m’ imaginais dans une cahute de planches colorées, je m’ imaginais paresseusement emmêlée dans mon duvet froissé, je m’ imaginais aller prendre le petit déjeuner à la gargote du coin, je m’ imaginais rester, je m’ imaginais continuer. Au lieu de ça j’ai fait couler une douche froide sur ma gueule de bois et mon coeur gros. J’ai une dernière fois hissé mon sac sur mon dos du geste cent fois répété, ai descendu les marches de bois brut, foulé l’herbe fraîche et humide de la pluie de la nuit. J’ai rendu les clés le sourire à l’envers et la mort dans l’âme. J’ai marché jusqu’ au ponton et chacun de mes pas était lourd de cent sacs de sable. Je veux pas rentrer. Je veux pas rentrer. Je veux pas rentrer. Baignée d’une magnifique lumière d’orage sur l’océan, j’étais d’une tristesse absurde et terrible.

Et puis mes pas m’ont menée dans ce bateau dans lequel je suis montée comme une automate. Envie de couvrir le rugissement du moteur d’un long hurlement. Je suis sortie de ce bateau. Ai marché le long d’une jetée. J’ai attendu. Suis montée dans un minivan. Regardé défiler mes derniers payasages asiatiques. Moches. Amers. J’ai échoué devant ces portes de verre et ce bâtiment démesuré, grouillant, trop propre, brillant. Mal au coeur, vague à l’âme. Je suis entrée. Dou-doum, dou-doum, dou-doum. Il sonnait ce putain de coeur en forme de glas, il sonnait le con, il sonnait! A en faire péter toutes les digues du monde, à m’en arracher le coeur, à en emporter ma force.

Recroquevillée sur un banc de l’aéroport de Bangkok, je flottais dans un sentiment d’irréalité totale. Je flottais et me sentais si lourde à la fois… Lourde d’envies qui allaient devoir attendre, lourde de nostalgie, lourde de toute cette richesse acquise en quelques mois. Mes émotions s’imbriquaient comme un ficus étouffant un autre arbre : indissociables, complexes, denses. Je me sentais tout sauf à ma place dans ce flot de voyageurs qui me semblaient si proches de l’Europe déjà, aux chemises blanches et empesées, valises à roulettes clinquantes dans une main, souvenirs dans l’autre. Qu’est ce que je foutais là ? J’ asphyxiais. J’avais envie d’empoigner mon sac et me barrer, de sortir, de me jeter dans un bus bondé, un marché bruyant, un cantine enfumée. Ma vie pour une soupe de nouilles. Je me sentais terriblement étrangère.

La musique dans ma tête, encore : je veux pas rentrer. Je veux pas rentrer. Je veux pas rentrer. Ca se peut pas. C’est pas fini. Je vais pas suivre mes pas vers d’autres portes en verre, un avion, des couloirs, un autre avion, des tapis roulants, des escalators, RER, métro, encore des heures d’attente, un train. «Toulouse Matabiau, vous êtes bien arrivés à Toulouse Matabiau, terminus de ce train. Tous les voyageurs descendent de voiture. Avant de quitter le train, assurez-vous de n’avoir rien oublié à votre place.» Je veux pas descendre de ce putain de train !!!

Une peur terrifiante montait en moi. La peur de revenir dans une vie que je n’imaginais plus à ma mesure, désormais trop étroite pour ce que j’étais devenue. C’est qu’elles avaient poussé, mes ailes. Elles allaient plus rentrer dans le cadre, c’était sûr. Elles allaient s’ankyloser, rétrécir, se gangréner, j’allais devoir opérer des coupes sombres. J’allais devoir les replier. J’avais peur peur qu’elles finissent par tomber. Que je finisse par les oublier moi-même. Et puis ca allait faire mal de devoir les enlever, ces ailes. Ca allait piquer très fort comme les bobos de quand j’étais petite, et puis même si tout le monde allait souffler pour soulager la douleur, j’ avais peur que ça pique quand même trop trop trop. Le seul souffle qui me pourrait soulager, je le savais, ce serait le mien, mais va te souffler sur les omoplates, toi !

J’avais la trouille – une putain de trouille bleue, monstrueuse, dévorante.

Bleu schtroumpf : le pire.

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Ce récit a été publié en auto-édition et a également été publié sur le site Libération Voyages.

© Violette Gentilleau 2011