Jour J – 1. Pondichéry, Tamil Nadu, Inde. Dernier jour avant de rejoindre Sadhana Forest, une communauté appartenant à Auroville, ville internationale et expérimentale créée en 1968 par un indien et une française. D’ Auroville, je ne sais pas grand chose sinon que c’est que c’est un endroit tourné vers les alternatives de tout bord, que j’en ai entendu autant de mal que de bien, et que depuis que j’ai lu un premier témoignage dessus, il y a quelques années, je veux aller tâter cette réalité par moi-même.

Jour 1. 10 heures. Au bord de la voie rapide qui sort de Pondichéry, j’attends qu’on vienne me chercher. Heureusement que, pour une fois en voyage, j’ai un téléphone portable parce qu’il n’y a pas un seul boui-boui à l’horizon d’où je pourrais joindre la communauté, située, si j’ai bien compris, pas loin mais perdue dans la pampa. Le conducteur du rickshaw a bien proposé de m’y déposer, mais pour une somme si indécente que j’ai ricané. Alors j’attends, assise sur un muret de béton verdissant devant une maison bleu électrique que j’ai donnée comme repère à la volontaire qui m’a répondu au téléphone que quelqu’un arrivait. Ma présence intrigue deux jeunes moustachus qui passent par là.

Je viens de passer un bon mois à vadrouiller seule en Inde du Sud. Ce matin, je débarque tout droit d’une ville sainte dans laquelle j’étais la seule blanche à dix kilomètres à la ronde et j’ai dû affronter pour arriver sur ce muret moisi : seize heures de train typiquement indien (départ à 4h du matin, plusieurs heures de retard sur l’horaire d’arrivée et niveau sonore élevé à l’intérieur du wagon), quelques kilomètres de marche sac au dos dans Pondichéry pour trouver une chambre (tâche plutôt courageuse, la veille de Noël, dans cet ancien comptoir colonial touristique), une négociation ardue avec un conducteur de rickshaw pour aller à la gare routière le lendemain matin, une heure et demie à errer dans la gare routière à la recherche de mon bus en harcelant tous les conducteurs, ledit bus partant finalement sous mon nez, un nouveau marchandage encore plus serré avec le chef des conducteurs de rickshaws de la gare et enfin un trajet digne du salaire de la peur – version tamoule et en rickshaw.

Bruit de casseroles, débarque un jeune coréen monté sur une mobylette poussiéreuse : ça, c’est pour moi. Aller simple pour Sadhana, sept kilomètres de terre, d’ornières et de bosses, let’s go ! Heureusement que je voyage léger, sinon le porte-bagage s’incrusterait dans mes fesses sans problèmes, histoire de me finir en beauté. Je suis naze.

11 heures. Je suis assise sur des coussins dans une grande hutte de bois et de palmier. Au-dessus de ma tête, des étagères débordent de livres en toutes les langues. De jeunes gens vont et viennent, actifs, souriants, pieds nus et habillés de vêtements colorés. Des enfants se baladent à poil, des fleurs au henné tatouées autour du nombril. Une douce odeur de nourriture flotte dans l’air. L’extérieur de la hutte est noyé dans une verdure tropicale envahie d’oiseaux et trouée de sentiers de terre rouge. Tout est calme et serein. Décalage total d’avec ce que je vis depuis des semaines. J’hallucine gentiment.

12 heures 30. Je viens de faire le tour du lieu avec une volontaire à long terme, états-unienne d’origine indienne, et un belge arrivé ce matin, comme moi. J’hallucine de plus en plus : même si c’est ce que j’étais venue chercher ici, je réalise l’ampleur de l’engagement de cette communauté. Toilettes sèches et compostées. Cuisine collective au feu de bois ramassé sur le terrain de la communauté. Eau pompée à la main. Douches au seau d’eau et lessive à la main, uniquement avec du savon biodégradable. Nourriture vegan. Jeux de compétition interdits. Alcool, tabac, drogue, produits alimentaires non-vegan interdits. Workshops de communication non-violente et de yoga. Huttes de bois et de chaume dans tous les sens. Une ligne de téléphone fixe pour tous, 3 heures d’électricité par jour obtenue grâce à un parc de panneaux solaires qu’il faut orienter vers le soleil 4 fois par jour. Wi-fi. Scènes ouvertes le mercredi soir. Tâches communes effectuées en autogestion. Ouverture au public et projections tous les vendredis avec repas offert après. 1000 volontaires passent ici par an, et une quinzaine y résident de 6 mois à 3 ans. Aucune exception n’est faite à ces règles et tout fonctionne comme sur des roulettes, à une échelle que je n’avais encore jamais vue et qui relègue mes communautés de potes ariégois à des amateurs.

Je lis la charte d’Auroville : «  1 – Auroville n’appartient à personne en particulier. Auroville appartient à toute l’humanité dans son ensemble. Mais pour séjourner à Auroville, il faut être le serviteur volontaire de la Conscience Divine. 2. Auroville sera le lieu de l’éducation perpétuelle, du progrès constant, et d’une jeunesse qui ne vieillit point. 3. Auroville veut être le pont entre le passé et l’avenir. Profitant de toutes les découvertes extérieures et intérieures, elle veut hardiment s’élancer vers les réalisations futures. 4. Auroville sera le lieu des recherches matérielles et spirituelles pour donner un corps vivant à une unité humaine concrète. » Just like woaw, comme diraient les ricains.

J’installe sac, matelas, moustiquaire et duvet dans une petite hutte au bord d’un étang, puis je retourne dans la main hut pour le repas, signalé par une cloche. « Heuh… Hello, I’m Violette, I’m a french graphic designer. I’ve been travelling on my own in India for a month now, and I’m gonna spend around a month here with you. I’m very happy to be here and I’m in a hurry to discover Sadhana Forest more deeply… Thank you ! – WELCOME, VIOLETTE !!! » me répondent en choeur 120 personnes souriantes. Re-just like woaw.

Petite extase gustative en découvrant que dans mon assiette en inox, il y a des légumes crus. J’adore la nourriture indienne et même pas peur des épices, mais un mois de ragoûts , de sauces et de dosas en tous genres ont fini par me donner de furieuses envies de verdure. Ma frontale contre une salade : souhait exaucé. Joie. Ça commence bien, vraiment.

20h30. Première nuit. Je me demande quand même à quelle sauce j’ai décidé de me faire manger. Je m’endors sans bruits de klaxons en fond sonore pour la première fois depuis bien longtemps, ils ont été remplacés par des grenouilles et des oiseaux de nuit et rien que ça, c’est déjà ça de pris.

Jour 2. 5 heures 15. Un choeur à capella passe devant ma hutte. Ce sont les wake-up callers, qui font le tour de la communauté tous les matins dès cinq heures pour réveiller tout le monde en douceur et en musique : « Fiiirst wake up call, good morning Sadhanaaaaaa ! ». Il fait encore nuit. Là, quand même, je me dis que je vais jamais tenir.

5 heures 45. Les yeux à peine ouverts, frigorifiée, je me tiens sur le grand champ derrière la main hut. On est presque tous là, en cercle, les habitués enroulés dans leurs couvertures ou des pashminas. Ma voisine de droite me prend la main, mon voisin de gauche fait pareil. Hem. On fait quoi, là ? Ah, OK, on chante des trucs de babos avec des « father Sky » par-ci, des « mother Earth » par là. J’ai du mal à pas rigoler. J’ai beau être bien alternative tendance fromage de chèvre artisanal et pain maison, je n’ai jamais réussi à prendre ce genre de chansons au sérieux. J’écoute et je regarde : tout le monde a l’air d’y croire à fond, même les petits étudiants débarqués de New-York pour un stage de construction et qui doivent être bien plus déphasés que moi. Non mais quand même, je me teins les cheveux au henné, je suis végétarienne, super écolo, je marche pieds nus l’été, j’ai plein de potes qui vivent dans des yourtes, qui élèvent des chèvres et des poules, je fais un potager partagé, je cuisine de la bouffe végétarienne et bio sur les festivals, je devrais avoir le niveau hippie confirmé +++ ! Mais non, rien à faire : je me paie un fou rire intérieur en imaginant la tête des copains et copines s’ils me voyaient en ce moment.

Après Father Sky, tout le monde se prend dans les bras et se fait de gros câlins en se souhaitant une belle journée… Je rigole moins, j’avoue que le mode bisounours à 6h du mat’ avec des inconnu-e-s, j’ai du mal, mais je tente. Je retrouve ensuite un univers plus familier avec la répartition des tâches du matin, je comprends pas toute l’organisation mais je lève la main pour « kitchen team » : préparer à manger pour 200, ça, je sais faire. En plus, je viens de faire affûter mon couteau par un rétameur de rue : je pourrais scier un petit palmier avec sans problème, alors c’est pas 3 ananas qui me font peur.

6 heures 15. On a 1 heure et demie pour : peler, couper, éplucher, porter, compter, touiller, trancher et émincer des caisses et des caisse de fruits et légumes. C’est pas trois ananas, finalement, j’avais oublié qu’on était 120 à avoir commandé un petit dej ce matin. Au menu : porridge de millet, jaggery (sucre de canne et bananes écrasées délayées dans de l’eau chaude), graines de grenade, tranches de papaye, rondelles d’une espèce de citron-orange vert, dés d’ananas, légumes sautés, infusion de Rosella. Une canadienne, débarquée la veille directement de Colombie Britannique, a du mal à réaliser qu’elle va manger des fruits exotiques tous les jours et qu’elle n’est plus en moon-boots. Tout est bio, frais et local, lavé dans de l’eau vinaigrée puis rincé dans de l’eau potable qu’on obtient avec une grosse citerne équipée d’un filtre. Pour le reste, on se sert de la pompe à main qui nous crache l’eau pompée par notre château d’eau maison. Personne n’ est trop réveillé, mais en picorant quelques bouts de fruits par-ci par-là, on se réveille un peu et les conversations en anglais à l’accent portugais, états-unien, espagnol, tamoul ou français se délient petit à petit.

8 heures. Petit dej. Je choisis ma deuxième tâche de la matinée, qui sera celle de la semaine : kitchen assistant. J’aime bien les cuisines et les rapports qui s’y construisent, et puis cette hutte tout en bois et en terre, avec ses gamelles dans tous les sens, son toit vernis de suie, ses caisses de légumes et son placard à bananes, me plaît tout particulièrement. Je me dis que comme ça, je ferai connaissance tranquillement avec les autres volontaires et qu’en plus, j’apprendrai plein de recettes vegan indiennes. Pas mal pour un début.

13h30. Chaleur toute tropicale. Plombée par le riz-haricots de midi, je m’effondre dans ma hutte et dors toute l’après-midi. A mon réveil, une bonne douche glacée au seau d’eau me remet les idées en place.

Jour 4 – J’ai du mal à me faire à l’organisation de la vie communautaire, tellement éloignée de ma vie de voyageuse indépendante. Je ne trouve pas d’équilibre entre les temps de vie en groupe et mon besoin d’espace personnel. Je m’agace déjà de ceux que j’imagine tirer au flanc et mon vieux fond rigoriste refait surface. Je me sens des envies dictatoriales : pas très ohm shanti, tout ça…

Plus sérieusement, j’ai du mal à comprendre comment ce lieu s’articule avec la vie indienne locale. On nous demande de ne pas sortir seuls, et à fortiori seulEs, car comme dans toutes les zones à forte concentration d’occidentaux, il y a plus d’insécurité. Je me pose beaucoup de questions sur l’opportunisme occidental, la « bonne conscience », le colonialisme, les alternatives, la ghettoïsation, l’intégration. Je n’arrive pas à choisir mon camp ni même à me faire d’avis tranché. Je dois bien reconnaître quand même que c’est pour ces questions aussi que je suis venue. Je me dis qu’évidemment, ce serait trop simple de répondre à des problématiques si compliquées en 3 jours. Je me trouve bien impatiente, m’exhorte à la zenitude, mais en même temps je trépigne comme une gamine : je veux comprendre plus vite, classifier plus vite, prendre position plus vite. Mon petit ego qui se pensait si ouvert d’esprit trébuche un peu quand il comprend qu’il a envie de fabriquer des cases pour mettre les choses et les gens dedans.

Je relis les « lettres à un jeune poète » de Rainer Maria Rilke et plus particulièrement ce passage : «  Efforcez-vous d’aimer vos questions elles-mêmes, chacune comme une pièce qui vous serait fermée, comme un livre écrit dans une langue étrangère. Ne cherchez pas pour le moment des réponses qui ne peuvent vous être apportées, parce que vous ne sauriez pas les mettre en pratique, les vivre.Et il s’agit précisément de tout vivre. Ne vivez pour l’instant que vos questions. Peut-être simplement en les vivant, finirez vous par entrer insensiblement un jour dans les réponses. » Vaste programme que je remets à mon ordre du jour, profitant au passage pour le transmettre à mes petits camarades en inscrivant sur le grand tableau devant la main hut – dans une traduction maison.

Jour 6 – Je commence à me relaxer un peu. Je connais mieux l’organisation du lieu et de la vie, même si le côté « cage dorée » me pèse. Je sors une fois ou deux de Sadhana et c’est une énorme bouffée d’air qui me rappelle qu’il y a une vie à l’extérieur. J’essaie de trouver, là-dedans aussi, un équilibre. Moi qui n’ai jamais été très branchée cirque, je deviens une sacrée funambule – avec des fringues de travail terreuses à la place du tutu à paillettes, je reconnais que c’est moins glamour mais c’est quand même plus pratique, va manier la fourche et la pelle en tutu, toi !

Je suis assez intriguée par la diversité des personnes qu’il y a ici. Ça me fait toujours bizarre de me dire que, aux 4 coins du monde, des gens ont entendu parler de Sadhana et y sont venu-e-s, chacun-e pour des raisons différentes, et qu’on vit tou-te-s ensemble, qu’on mange ensemble, qu’on travaille ensemble, qu’on dort ensemble, qu’on médite ensemble. C’est assez fou, quand même, cette espèce de colo pour adultes alternatifs… Les volontaires qui sont ici ont beau, pour certains, avoir l’air bien flyé-e-s au premier abord, force est de reconnaître que toutes et tous sont ancrés les pieds bien dans le sol et que leur spiritualité n’est pas incompatible avec de solides valeurs et engagements. T’en verras pas un seul courir tout nu entre les huttes après un papillon fluo, même s’il chante des Ohm nama Shiva le samedi soir, qu’il a un tataougae Ganesh et des dreadlocks. De toutes façons, la drogue sous toutes ses formes est interdite ici, les fumeurs-euses de clope et de beedees se retrouvent au portail d’entrée comme au collège – niveau hallucinations, il faut donc se rabattre sur des commentaires concernant la taille des papayes qu’on a cueillies ce matin. La majorité (des volontaires, pas des fumeurs-euses de clope) sont hyperactifs et hyper-investis, ici et ailleurs. Entre deux seva, ça parle communautés, alternatives, achats de terrains, workshops, projets dans les pays de chacun-e, voyages et rainbows. Moi qui me pensais hyper-ouverte, je me découvre pleine de préjugés que je déconstruis petit à petit pour voir une autre réalité en face. Ouais, on peut méditer une heure sous un arbre et faire de vieilles blagues pourries juste après, on peut faire du yoga et ensuite du rodéo à mobylette. Exit l’image de l’occidental béat dans ses vapeurs de shilom ou du yogi ascète… Ici, tu peux être béat, mais pas t’endormir dessus. Ici, y’a du taf et cette tranchée, on va la creuser à la main et avec des outils locaux, ok guys ? Ici, on allie des mondes que je ne pensais pas si perméables. C’est un peu la claque en mode pichenette, petite mais efficace et qui vexe.

Jour 10 – Je commence à ma grande surprise à réellement apprécier certains rites de vie, comme le temps de silence avant les repas, le cercle de parole collectif du dimanche soir ou les étreintes fraternelles du matin, qui sont devenues un plaisir. Je me bisounoursise à vitesse grand B (pour Bisounours) au fur et à mesure que je lâche prise. J’introduirais bien quelques trucs chez moi en rentrant, même si j’ose pas trop imaginer la tête de ma coloc si je lui demande de respecter un temps de silence avant de s’enfiler une tartine tomate séchée-pesto ou de faire un point sur notre état affectif une fois par semaine. Déjà qu’elle me sort des incantations style « chawarrrrma-pita » en roulant les r et les yeux quand mon côté orientalo-mystique la fait marrer…

Je redécouvre à quel point la notion de collectif est complexe, faite à la fois de dynamisme créatif et d’inertie. L’énorme groupe que nous formons développe son énergie propre, à laquelle il est difficile de résister : il est très déstabilisant de se sentir happé par cette énorme puissance, et le lâcher-prise est la seule façon de pas devenir dingue quand tu te retrouves à contre-courant. J’ai périodiquement envie de me barrer, mais ça ressemblerait trop à une fuite pour que je m’y autorise. Je reste donc, même si mon Lonely Planet n’est jamais loin et que tous les deux jours je suis sur le point de balancer mes affaires dans mon sac et de reprendre ma route solitaire, ciao viva, portez-vous bien !

Jour 12 – J’ai déniché un vélo, biclou rouillé made in India que je me suis customisé, ça me permet de sortir de la communauté et de retrouver un semblant d’autonomie. Je fais de fréquents allers-retours au village du coin, troquant mon short pourri contre une tunique impeccable, et me transforme en taxi à chaque trajet en trimbalant un ou deux écoliers en uniforme sur mon porte-bagages… Je redécouvre la liberté et le plaisir du vélo, moi qui suis une fervente adepte de la petite reine – même grinçante, sans vitesses et avec roues voilées. Je sillonne les petites routes alentours, secouée par les cahots, klaxonnée par les camions et les bus, dépassée par les mobylettes, mais ces moments de solitude me permettent de renouer avec moi-même et avec la vie indienne. Je ré-apprécie Sadhana, du coup.

Jour 14 – A mon grand étonnement, je suis toujours là et je me sens de mieux en mieux. J’ai décidé de chercher des réponses en explorant Sadhana sous toutes ses coutures et je teste une à une toutes les tâches de la communauté : je remue des légumes fermentés, remplis des fûts d’eau équipée d’un tuyau-boa de cinquante mètres, assiste aux scènes ouvertes du mardi, balaye des planchers de bambou, grimpe dans des charpente de bois pour y repérer les nids de termites, touille de la merde mélangée à de la sciure, prépare l’infusion de rosella du matin, ramasse du bois, creuse des tranchées, trimbale des brouettes de chaux, débroussaille des chemins, accueille des enfants d’orphelinats indiens, retourne des matelas et balaie des dortoirs, répare des moustiquaires, égoutte des marmites de riz de 40 kilos, effectue des permanences d’accueil des visiteurs le vendredi soir, chante des trucs de hippie en épluchant des légumes. Je trouve petit à petit ma place.

Je continue à changer. Plus je lâche prise, plus j’assimile, plus je m’ouvre à de nouvelles perceptions, de nouvelles façons de faire et de penser. C’en est presque effrayant et mon vieux fond cartésien essaie de faire le tri : il a du mal à suivre, le pauvre. C’est que je lui en fais voir, à ce bon vieux René : il avait peut-être pas trop prévu de se retrouver là… Je me vois bien rester, finalement. Enfin, peut-être.

Jour 17 – Malade. Deux jours à dormir sans interruption et mode « tourista » activé pour la première fois de ma vie malgré de nombreux voyages dans des coins pas toujours très propres. Je tourne au riz, à l’argile, à l’huile essentielle de citron et aux sels de réhydratation. Miam ! Je profite de cet arrêt forcé pour dévorer tous les livres en français de la bibliothèque et passe à ceux en anglais une fois que j’ai épuisé le stock de ce que j’estime lisible. Pour les trucs du style « ouvrir son âme grâce aux mantras » ou « Sri Aurobindo : un visionnaire », je passe mon tour. Je crois que je donne déjà pas mal niveau développement personnel, en ce moment. Ça va aller, merci !

Jour 22 – Je suis maintenant en pleine phase « découvre un peu mieux tes amis les volontaires ». Il n’est pas facile de développer des relations à la fois avec le groupe et avec des individus particuliers du groupe, alors que nous sommes si nombreux-ses ! Je découvre les parcours de vie tous différents de toutes celles et ceux qui ont atterri ici : on se croirait pour certains dans un roman psychédélique des années 70, pour d’autres dans « Into the wild ». Il y a celui qui est arrivé jusqu’ici en stop à travers l’Asie en chantant sur la route pour gagner de l’argent, celle qui débarque tout droit de son New Jersey natal, celle qui était venue là pour trois semaines et qui y est depuis trois ans, celui qui a tout plaqué, celle qui est là un peu par hasard, ceux qui arrivent ensemble et dont l’un repart au bout de 2 jours, celle au look de pépette et qui a en fait grandi dans des communautés comme celle-ci, ceux qui arrivent séparément et repartent ensemble. Le flux humain est incessant entre les arrivées et les départs, chaque matin ou presque amène son lot de nouvelles têtes et d’absences. Ça a un côté assez épuisant, et je comprends mieux aussi la difficulté à s’intégrer inhérente à ce fonctionnement. Je fais donc comme tout le monde : je copine avec quelques personnes et recrée un groupe dans le groupe, règle de survie affective que j’aurai mis un peu de temps à capter mais qui me ré-équilibre. Avec ça et le vélo, je commence à être vraiment pas mal.

Jour 28 – Je me joins à une petite équipe qui commence la construction d’une yourte à l’indienne, chantier chapeauté par un autrichien spécialisé dans l’éco-construction. Moi qui suis passionnée depuis des années par ces problématiques, mon sang n’a fait qu’un tour lorsqu’il a présenté son projet et j’ ai immédiatement décidé de rester deux semaines de plus pour travailler sur le chantier. Au menu des réjouissances : plans, calculs, charriage de cailloux et de chaux, creusage de trous, trimbalage de pneus, coupe de bois et de plaques de métal, tassage de terre, écorçage de perches, fabrique de treillis de bois. On travaille sous 45°C et on se surveille comme des malades, forçant tout le monde à boire mais y’en a quand même un ou deux qui finissent à l’hosto du coin pour déshydratation sévère. Je me la pète un coup en maniant la meuleuse devant mes petits camarades, mais en réalité, après un mois à tout faire à la main, je suis toute contente de manier un outil électrique, qui fait du bruit et des étincelles, et tout et tout. Je me sens utile : gratification ô combien égoïste mais ô combien agréable.

Jour 36 – Je dois boire dans les 8 litres d’eau par jour. Je travaille comme une forcenée entre les seva de la communauté et le chantier de la yourte. J’en peux plus, je m’écroule sur mon matelas tous les soirs dès le repas fini, mais je me sens bien. Je suis fière de ce que j’apporte à la communauté, fière d’y appartenir, fière d’accueillir les visiteurs du vendredi, fière d’avoir une pioche dans les mains à six heures du matin.

Jour 44 – Je pars demain. Ce séjour, si difficile au début, puis marqué par de fréquentes ruptures de rythme et d’énergie, aura été à la fois long et bref. Je ne sais pas trop quoi en penser et je sens que les jours à venir, même s’ils vont être salvateurs, seront flottants. Je ne sais pas où aller, je suis un peu vidée, perplexe, un peu perdue. Je vais devoir réapprendre la liberté, l’autonomie, l’indépendance, valeurs mises en veilleuse mais qui guident pourtant ma vie. Comment appliquer tout ce que j’ai appris ici ? Comment assimiler tout cet apprentissage ?

Je fais mes adieux au groupe un matin au petit déjeuner, sincère, expliquant que ça n’a pas été facile tous les jours pour moi mais que j’ai été vraiment heureuse de passer du temps à Sadhana Forest, que je remercie cet endroit et toutes celles et ceux qui le font vivre. J’expose toute la complexité de mes questionnements et toute la richesse que j’en ai retirée. J’avoue que je ne sais toujours pas comment répondre à certaines de mes questions mais qu’en tous cas, je me les pose différemment. Je dis que j’ai beaucoup désappris pour mieux réapprendre alors que j’étais arrivée pleine de certitudes. A ma grande surprise, je suis écoutée très attentivement et longuement applaudie, puis tout le monde se plonge dans ce porridge que j’ai fini par ne plus pouvoir voir en peinture et repart ensuite vers son 2e seva. La vie continue sans moi. Encore un apprentissage d’humilité après l’investissement affectif et matériel que j’ai mis dans ce lieu : il fonctionne ainsi, avec la force et la volonté de celles et ceux qui y passent un mois, deux, dix, trente, puis en repartent. C’est comme ça et il faut aussi accepter de n’être qu’un rouage de cette organisation, un rouage qui sera remplacé par un autre. En quittant Sadhana, je suis toutefois sûre de vouloir devenir le rouage d’autre chose, ailleurs…

Je quitte la communauté comme j’y suis arrivée, sur le porte-bagage d’un mobylette tape-cul, ne laissant derrière moi qu’une traînée de poussière rouge et mon vieux short déchiré remis dans le lost & found, pour un prochain, une prochaine qui aura peut-être l’usage de la ceinture en chambre à air que je lui avais taillé. Good bye Sadhana, and thank you…

Épilogue – J’ai vécu à Sadhana Forest de décembre à février 2012. A mon retour, ma vie a continué, je ne suis pas devenue quelqu’un d’autre, mais cette expérience continue de m’accompagner… Je me déplace toujours à vélo, comme depuis dix ans, et fais désormais du yoga et de la méditation tous les matins sans que ça ne m’empêche d’écluser des bières en terrasse en rigolant avec les potes. Je suis toujours végétarienne et continue à sensibiliser le public aux problématiques des choix alimentaires via une association créée avec des amis avant mon épisode Sadhana, même si je me fais de temps en temps une bonne grosse junk pizza. Je ne suis pas devenue maraîchère bio, je continue de dessiner et d’écrire, mais moi qui travaillais seule chez moi, j’ai maintenant un atelier dans un collectif d’artistes autogéré (on ne se refait pas, c’est un semi-remorque aménagé). Moi qui, toute mon adolescence, ai haï les groupes, suis désormais membre active de plusieurs collectifs dans lesquels je me sens à ma place. Je suis encore plus zen qu’avant, bien plus ouverte, tolérante vis-à-vis de chacun-e, de ses spécificités, des fonctionnements individuels. Je ne suis pas repartie en voyage. Je réfléchis au prochain, qui sera forcément différent, plus lent, plus écologique, plus investi, plus ouvert. C’est certain.

Sadhana Forest, c’est quoi, en vrai ?

Sadhana Forest a été fondée en décembre 2003. Son but premier est de replanter une partie de la forêt tropicale qui recouvrait cette zone et qui fut rasée par les Britanniques durant la colonisation. A cette action première s’est rapidement ajouté un programme de conservation de l’eau, indispensable sur cette zone aride et érodée. La communauté développe également une profonde réflexion sur l’écologie, les modes de vie, de développement et d’agriculture durables ainsi que le veganisme*. Tous ces principes sont quotidiennement appliqué au sein de la communauté, qui accueille plus de 1000 volontaires par an. Sadhana Forest a été récompensée du 3e prix du Humanitarian Water and Food Award en 2010 et développe aujourd’hui des projets similaires ailleurs en Inde, en Haïti et au Kenya, ceux-ci plus spécifiquement centrés sur la réintroduction d’espèces endémiques et nourricières gravement menacées par la déforestation.

* Mode de vie fondé sur le refus de l’exploitation et de la cruauté envers les animaux. Au-delà de l’adoption d’un régime alimentaire végétalien, le véganisme condamne la consommation ou l’achat de tout produit issu d’animaux ou testé sur eux.

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Ce texte a été publié dans la revue Bouts du Monde n°15 et en auto-édition dans le livre « Sept semaines à Auroville ». © Violette Gentilleau 2013.